Nom de code : Fiction?

Christine (nom de code : Miel) feuilletait le livre à la recherche du mot entouré au crayon à papier. Elle avait veillé à ne pas être suivie et avait pris la précaution de consulter d’autres livres avant de s’attarder sur « Et je danse, aussi ». Elle venait de trouver le mot « femme » entouré par Mélissa (nom de code : Miss Griboulle). Grâce au code secret créé par Pascale (nom de code : Palou), elle connaissait ainsi la date et le lieu du prochain rendez-vous.

Elle referma le livre, le reposa sur l’étagère du haut et parcourut encore quelques allées de la BIAL avant de quitter les lieux. Appuyant sur les pédales pour grimper le faux plat qui la ramenait à son domicile, elle essaya de se rassurer. Si elle avait été suivie, ils l’auraient déjà arrêtée.

La BIAL allait fermer définitivement à la fin du mois d’avril. On s’y attendait mais nous étions consternés. Au–delà du fait de voir fermer les portes d’un nouveau lieu de culture, il allait falloir trouver un autre moyen pour communiquer. Miss Gribouille avait promis d’y réfléchir. Depuis 6 mois maintenant, le système de communication mis au point par Palou fonctionnait bien mais sans l’aide des bibliothécaires du quartier de la Source, tout était à repenser.

« Et je danse, aussi » bouquin découvert par Frédérique (nom de code : Cabotine) et pour lequel Palou était tombée en amour servait de boîte aux lettres. Les bibliothécaires de la BIAL avaient accepté d’y coller une étiquette « en consultation uniquement » et veillaient à ce qu’il ne soit pas emprunté par mégarde. Le code secret permettait de connaître le lieu et la date des prochaines palabres. Miss Gribouille se chargeait de passer à la BIAL le premier mardi de chaque mois pour gommer le trait de crayon entourant le mot du mois précédent et en entourer un nouveau. Chacun d’entre nous passait ensuite afin de connaître la date et l’heure des prochaines palabres. Notre présence régulière dans ces lieux n’était pas suspecte car nous fréquentions depuis des années les rayons des bibliothèques.

Depuis l’invasion, nous avions décidé de n’écrire et ne palabrer qu’une fois par mois. Finis les rendez-vous réguliers des jeudis puis des mercredis à 18 heures dans des bars de Saint Denis ou au domicile de certaines d’entre nous. La prudence imposait des lieux et dates de rencontres différents à chaque fois.

Après l’arrestation de l’une d’entre nous en février, nous avions envisagé de mettre fin à ces rendez-vous clandestins mais ils restaient les seuls moments de liberté, d’échanges dans nos vies plombées de gris et de silence.

Qui aurait pu penser que ce gris et ce silence viendraient envahir l’île intense ? En novembre, ils avaient débarqué pour envahir ce bout de France. Les canons du Barachois n’avaient pas su les arrêter.

Depuis, c’était un attentat à la liberté, à la vie, à notre île multicolore. Attentat permanent. Lieux de culte, lieux de culture, lieux de loisirs… tous fermaient les uns après les autres. Rassemblement interdit. Plages interdites. Seuls les sentiers de randonnée échappaient à ce dictat. Encore fallait-il ne pas s’y perdre car chaque panneau de signalisation avait été arraché et détruit. Seules les marques rouges, jaune, blanche sur les galets, les rochers ou le sable volcanique étaient encore là.

Jusqu’au jardin de l’état fermé. L’ancienne prison Juliette Dodu, elle, avait été ré-ouverte pour emprisonner celles et ceux qui avaient tenté de résister ou seulement protesté ouvertement.

Musique, danse, écriture, lecture, théâtre, radio, journaux, internet bannis à jamais. Le théâtre en plein air de Saint Gilles avait servi pour la dernière rafle dans l’ouest. La falaise de la route du littoral avait été détruite à coup de canons pour rendre difficiles les déplacements d’un point à l’autre de l’île.

Les autorités, de la Pyramide inversée au Palais de la Source et à la Préfecture, bâillonnées. On aurait tant envie d’entendre à nouveau aujourd’hui leurs propos démagogiques.

Les palabres avaient donc résisté à leur façon. Se retrouver, s’interdire de parler des envahisseurs, de ce mode de vie imposé, du gris d’aujourd’hui. Palabrer sur la vie d’avant, celle d’après. Ecrire. Lire. Plus de vin partagé. Moins de rires échangés. Plus de blog pour publier. Mais maintenir cet espace de liberté et prendre des risques pour cela.

Curieusement, depuis l’invasion, le groupe s’était agrandi. Nous avions fait le pari de faire confiance à celle-là et celui-ci venus nous rejoindre. Un autre groupe était également né dans le sud de l’île et se réunissait régulièrement grâce à Christine (nom de code : Sagesse) qui avait pris les choses en mains.

Et Simone (nom de code : Lilomots) parvenaient encore à animer quelques ateliers d’écriture clandestins dans le cirque de Salazie à Mare à Poule d’Eau, à l’abri des regards.

Il fallait maintenant trouver au plus vite un nouveau moyen de communication. Miss Gribouille pensait à …

« Frédérique, réveilles toi », tu t’es endormie devant le journal télévisé.

Une proposition imaginaire de Cabotine, mercredi 23 mars 2016. Elle nous confie : « Moi qui ne regarde jamais le journal télévisé (ni la télévision), il arrive que l’actualité me rattrape… »

Nota Bene :

« Et je danse, aussi » est un roman d’Anne-Laure BONDOUX et Jean-Claude MOURLEVAT chez Fleuve éditions

La BIAL est la Bibliothèque Intercommunale Alain Lorraine, située 1 allée des Pierres de Lune dans le quartier de la Source à Saint Denis (La Réunion).

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Une réflexion sur “Nom de code : Fiction?

  1. Cabotine dit :

    Un honneur pour moi d’être publiée sur le site de Lilomots et un plaisir de trouver l’inspiration auprès de mes chères palabreuses.

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